CONVOLVULUS

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samedi, octobre 11 2014

Pride, without prejudice

On commence à sourire dès les premières images, lorsque Mark, saisi d’une brusque inspiration en regardant les infos, quitte son appart un seau à la main, en quête d’autres seaux – what for ? – et qu’il rive son clou avec esprit et désinvolture au vieux… compère ? - quel est le masculin de commère ? - qui, penché à sa fenêtre, s’en prend à ses mœurs sexuelles. C’est un jour de gay pride, 1984. Et les 20 ans de Joe, le blondinet bien propre sur lui, qui au sortir du métro se trouve enrôlé sans le vouloir comme porteur de banderole. Avec lequel le spectateur se trouve, lui aussi, embarqué dans cette histoire de gays, puisque tel est le terme, décidés à apporter leur soutien à la grève des mineurs de 84-85, sous le « règne » de Thatcher.

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Ce film est d’un entrain irrésistible. D’une drôlerie profonde, jamais lourde, toujours spirituelle. C’est une histoire de fraternité humaine sans une ombre de mièvrerie, d’où irradie à chaque image – belle image, paysages et gens sont filmés avec amour – une joyeuse énergie. Les femmes y sont merveilleuses, aussi bien Steph la lesbienne à la crête carotte  (« I am the L in LGSM[1] ») que les meneuses du club des mineurs gallois en grève, Siân, Hefina et Gwen. Il y a dans ce film inspiré par des faits bien réels un tel élan de vie que, toute réticence remisée, on rit à pleine gorge (on rit « avec », et non pas contre !), on se laisse parfois submerger par l’émotion, en particulier dans la scène magnifique – bande-son peut-être un poil tonitruante – où la communauté des mineurs en grève chante en chœur « Bread and roses ». La catharsis par le rire joue à plein dans cette comédie au meilleur sens du terme, qui interroge notre rapport au monde, aux autres, à la politique et à la morale, à la sexualité évidemment, sans une once de militantisme. Les femmes galloises ont une telle santé bienveillante, une telle inventivité malicieuse que c’est sans doute cela le plus étrange du film (le plus queer, puisque le film a reçu la Queer Palm à Cannes), le meilleur signe, envers et contre tout, de l’échec de Thatcher, du fait qu’elle n’a – malgré les désastres sociaux qu’elle a engendrés – pas réussi à réduire, à uniformiser ni à asservir les gens.

Pourquoi les Anglais ont-ils un talent si singulier pour les comédies sociales ? Les acteurs – il y a une bonne douzaine de rôles principaux, et sans doute n’est-ce pas étranger à l’énergie communicative du film, cet esprit d’équipe, sans star – sont tous magnifiques. Citons, parce qu’ils sont tout jeunes, Ben Schnetzer, qui incarne Mark avec une présence rayonnante, tout comme Faye Marsay incarne Steph. Et puis le timide Joe, que l’aventure révèle à lui-même. Mais je pourrais aussi bien citer le casting complet, avec ses stars, Bill Nighy ou Dominic West, sans oublier la bande son, qui donne une terrible envie de chanter – et de danser.

Et les seaux, dites-vous ? Pourquoi les seaux ? Courez-y, et vous saurez.

Pride de Matthew Warchus, scénario de Stephen Beresford, musique de Christopher Nightingale (2014)



[1] Lesbians and Gays Support the Miners

mardi, septembre 2 2014

Au château de Bois-Guilbert, les sculptures de Jean-Marc de Pas

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On l’aborde à travers les grilles, le ‘chevalier inexistant’, hiératique et rouillé sur la grande pelouse qui tient lieu de parvis au château. Déjà, à droite, plus loin, le regard découvre d’autres sculptures, le duo de treillis conversant, nonchalant, dans son hémicycle de buis, l’essor dansant d’un couple – le même ?- arqué vers le ciel. Petit château de briques sans coins de pierres qui, dès les grilles, saisit, fait battre le cœur d’un sentiment, d’emblée, d’harmonie.

On franchit les grilles sur le chemin de graviers et l’on salue, de loin, comme si on les reconnaissait, l’arabesque du harpiste comme un L majuscule griffant le fond des arbres, une jeune femme nue surgissant à l’angle du château, un taureau, un cheval puissants au détour d’une cour voisine… silence peuplé.

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mardi, juin 17 2014

Un haïku

Coccinelle trottant

Sur le doigt tendu

Vers ton absence


Vincent Delefosse - La Volière vide (ed. Liroli)

dimanche, avril 27 2014

Sept ans aujourd'hui...

et quelques mois de silence, à quoi convient le bref poème que voici...

Le liseron du soir

la grâce

des choses cachées.

C'est un hai-ku de Chiyo-ni, une poétesse du XVIIIe, extrait d'un très joli livre publié chez Moundarren, Bonzesse au jardin nu, qu'Isabel Asúnsolo a apporté l'autre jour dans ma classe. Isabel, croisée hier au détour d'une église, en Grèce, où fleurissent éclatants les liserons...

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vendredi, février 28 2014

Le billet de février

Cap Frie

J'ai entendu cette nuit une voix d'enfant derrière ma porte
Douce
Modulée
Pure
ça m'a fait du bien

Coquilles
les fautes d'orthographe et les coquilles font mon bonheur
Il y a des jours où j'en ferais exprès
C'est tricher
J'aime beaucoup les fautes de prononciation les hésitations de la langue et l'accent de tous les terroirs

Rire

Je ris
Je ris
Nous rions
Plus rien ne compte
Sauf ce rire que nous aimons
Il faut savoir être bête et content


Blaise Cendrars - Feuilles de route, III (1927-28)

Il ne sera pas dit que, bouleversements divers ou pas, et appétit de lecture en berne, le mois de février puisse se passer sans apporter au moins un billet à Convolvulus. Alors ce seront trois de ces brefs poèmes instantanés dont abondent les "carnets de voyage" de Cendrars. Le premier avait été choisi par une de mes élèves pour lecture à voix haute. Il m'avait échappé, il m'a frappée, émue, évoqué Verlaine (Et ô ces voix d'enfants chantant sous la coupole, vers cité quelque part dans The Waste Land, s'il m'en souvient bien). Les deux autres étaient dans les parages du premier, et en tapant le troisième, j'ai tapé "azime", au lieu de "aime"...^^

Je reviendrai, bientôt, avec des lectures, adieu à Février et que Mars s'ouvre sous le signe de l'espoir.

mercredi, janvier 29 2014

Son nom, je me souviens qu'il est doux et sonore...

Tristan Klingsor. Quel beau nom, mélancolique, exotique et sonore, rencontré – quand ? - dès l'enfance. Retrouvé au détour d'une conversation amicale, puis d'un recueil, Humoresques, feuilleté sur Gallica.

Léautaud l'a ainsi évoqué, amicalement, dans son Journal, en 46 : « Rencontré Klingsor (que je n'avais pas vu depuis le début de la guerre) au carrefour Buci, à cinq heures, c'est à dire à l'heure des queues devant les étalages des commerçants. Combien de gens aujourd'hui savent le délicieux, charmant, pittoresque poète, qu'est Tristan Klingsor, parfait musicien des mots et des rythmes, plein d'une fantaisie aussi vive et colorée comme une suite de petits ballets, et nullement dénuée d'émotion pour cela, et de plus écrivain probe, sans étalage ni vanité. »
Merci  à Laurent, qui est ma source. Que dire de plus ?

Son nom est plein des brumes wagnériennes (Klingsor est le magicien de Parsifal), mais sa poésie est française, délicieusement, délicatement française : légère, chantante, dansante, cocasse, raffinée, populaire, gaillarde, paillarde, mélancolique. J'ai eu la surprise, au fil de ces humoresques, de croiser d'explicites hommages à Verlaine, qu'on en juge :

LES AUDACIEUX

Froissons les jupes!

Que le jet d'eau mélancolique jette
Au clair de lune ses volutes
Tant qu'il voudra;
Poussons la fenêtre
Et prenons la belle en nos bras:
C'est l'heure, messieurs,
C'est l'heure ou jamais d'être
Audacieux.

Plus n'est besoin des cordes aux lucarnes
Ni des airs langoureux de flûtes
Dans la bise des carrefours:
Voleurs d'amour
N'ont point peur du gendarme!
Voici les jolies roses dans le linge blanc;
Il ne faut plus de flûtes,
Ni de guitares, ni d'aveux tremblants,
Car où sont les galants cérémonieux
Que vous fûtes,
Messieurs ?...

Froissons les jupes !

Où j'entends un double écho. Celui des Ingénus, des Fêtes galantes, et celui d'En bateau, le plus plaisamment libertin, jusque dans sa métrique, des poèmes du recueil. Sans parler du clair de lune et du jet d'eau, sanglotant d'extase à l'orée du recueil.

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samedi, janvier 25 2014

Francesca Melandri - Eva Dort

Je viens de finir Eva dort, offert à l'impromptu par Carole, rencontrée aux premiers jours de janvier à la librairie. Moi, je lui ai offert Gioconda. Je ne sais pas si je trouverai l'énergie ou le désir de chroniquer mes lectures en cette année qui s'ouvre – la liste des romans, des essais lus, et des films regardés, s'allonge, délaissée, effilochée... Mais je suis heureuse de l'ouvrir par ce billet. Quel beau roman ! De ceux qui attestent, s'il en est besoin, de la vitalité du genre, de sa capacité à créer des personnages qui accompagnent encore nos vies et nos pensées – comment a-t-on pu si doctoralement mettre en cause sa légitimité, en ces temps de spéculation débridée du Nouveau Roman, et croire que l'on pouvait cesser de « raconter des histoires » ! Un de ces romans où l'on respire à l'aise, dont la langue paraît familière – et pourtant combien hérissée ici d'interminables vocables tyroliens truffés de consonnes ! - dont les images, les associations d'idées, les personnages semblent nécessaires et justes. Un roman plein de l'histoire de l'Italie, avec une belle traversée en train, depuis le Haut Adige – car c'est cette greffe autrichienne laissée par la guerre de 14-18, et sa douloureuse et violente histoire, qui est le socle du roman – jusqu'à l'extrême sud de la botte, à portée de main de la Sicile. Il y a si longtemps que je n'ai pas traversé l'Italie en train, dans un des ces compartiments à trois sièges face à face - on peut les étendre en position de lit. Bonheur des voyages dans les années 70 – 80, rideau tirés, yeux fermés pour éloigner le plus longtemps possible d'éventuels voyageurs intrus, beauté-malgré-tout des paysages dévastés par des constructions anarchiques, étrangeté des perspectives contradictoires entre la mer et les montagnes... Je m'y suis retrouvée.

Si Eva traverse l'Italie en train en ce dimanche de Pâques, c'est pour aller, in extremis, à la rencontre de l'homme qui avait donné à son enfance, brièvement, fermement, honorablement, la couleur du bonheur. Son presque père, Vito Anania, un jour perdu, et dont la perte a restauré dans sa vie l'omniprésence absolue, hautaine, tendre pourtant, de sa mère Gerda Huber, ex Matratze devenue cuisinière émérite au Grand Hôtel de Frau Mayer à Merano. Eva a donc grandi à l'ombre de Gerda, et le voyage en train retisse au fil de ses pensées, dans l'alternance un peu systématique des kilomètres franchis et des dates - ce procédé qui, dans nombre de romans ces temps derniers, devient une ponctuation bien trop facile, systématique et somme toute assez peu suggestive de l'intrigue. C'est le seul reproche que j'adresse à l'autrice, Francesca Melandri, que je n'avais pas encore nommée – retisse donc au fil de ses pensées l'histoire familiale de ces montagnards humiliés dans leur langue et le tissu le plus intime et social à la fois de leurs vies par le rattachement du Tyrol du sud devenu Haut Adige à l'Italie, et l'histoire de Gerda, puis d'Eva.

J'ai découvert dans Eva Dort un pan de l'histoire italienne dont j'ignorais tout. Au fil de mes lectures nocturnes, la pluie martelant le vélux, j'en ai aimé les personnages, tous, même les plus modestes apparitions, comme celle du sacristain Lukas – ou détesté, mais compris, certains, comme Hermann et Peter, frustes, brutaux, tranchants, le père et le frère d'Eva.

Il est temps à présent que je laisse, pour vaquer, pour courir, cette chronique dont j'espère, au seuil de l'année, qu'elle vous donnera le désir de lire Eva Dort, fluidement traduit par Danièle Valin.

jeudi, janvier 16 2014

Perspective sur 2014

Young Cicero Reading. - Fresque de Vincenzo da Foppa (1464) - The Wallace Collection, Londres

C'est mon amie Christine qui m'offre – enfin – l'occasion d'ouvrir sur Convolvulus cette nouvelle année. Il y a sur cette fresque tout ce que dont j'avais envie : une fenêtre, perspective ouverte sur des arbres et sur le ciel, un banc, des niches avec des livres, et cet enfant installé avec tant d'abandon pour lire, un pied ballant, l'autre calé sur le banc de pierre, le visage serein, grave, concentré, le livre incliné cependant selon un angle inconfortable...un enfant-Cicéron, attendrissant avec son visage d'ange, bien loin de l'ambitieux et génial orateur, souvent ronflant, et vaniteux.

Que l'année qui s'ouvre vous offre, lectrices et lecteurs, des perspectives ouvertes sur des ciels lumineux, et de pleines récoltes de lectures plaisantes, nourrissantes, stimulantes, ferventes... J'en ai quelques-unes derrière moi, dont je ne sais si je pourrai les chroniquer, mais let's hope so.

Et merci à toi, Christine.

mardi, décembre 31 2013

Pour clore l'année

Pour clore cette année si triste, si peu féconde, l'abondance des fruits et des douceurs de l'hiver, convoqués pour les fêtes, où l'on se réchauffe de concert.

Et un conseil : si vous ne l'avez pas encore vu, si vous avez la chance qu'on le projette encore dans vos parages, allez voir The Lunch box. Une histoire de saveurs, justement, à Bombay, nowadays, et un authentique "film épistolaire". Saveurs, couleurs, odeurs, visages, désillusions, désirs, amours et illusions. J'en reparlerai plus longuement, L’ANNÉE PROCHAINE. Mais je veux dire aujourd'hui combien, à tous les sens du terme et le sourire aux lèvres, je m'y suis régalée.

A l'an que ven, se siam pas mai que siguem pas mens, du fond du cœur.

dimanche, décembre 22 2013

Washington Irving - La Légende du Cavalier sans tête

Je viens de lire, au hasard d'une découverte de table de nuit, la toute petite nouvelle de Washington Irving qui a inspiré le film de Tim Burton : La Légende du cavalier sans tête. Pas le genre de texte vers lequel je serais allée spontanément, étant peu portée sur les histoires gothiques. Aussi ai-je découvert avec un plaisir sans mélange l'allègre et malicieux récit dont Ichabod Crane, anguleux instituteur et maître de chant dans la paisible communauté hollandaise du Val Dormant (Sleepy Hollow), sur les bords de l'Hudson, état de New York, est le plaisant héros. Rien de gothique dans cette histoire, où les croyances aux créatures maléfiques font partie du tissu même d'une vie au demeurant rustique et bon enfant : autour de la jolie et coquette Katrina Van Tassel, riche héritière, se joue la rivalité entre Brom Bones et Ichabod Crane, dont les noms sont si pittoresquement drôles ! (crane est la grue en anglais, et Ichabod est une sorte d'échassier humain, mais c'est aussi, à peu de chose près, le crâne (cranium). Quant à Bones... chacun en comprend le sens). Il y en a pour une demi-heure de lecture, avec le sourire.
Je crois avoir offert à mon neveu, il y a quelque temps,
Rip Van Winkle, du même, dans la belle édition illustrée par Arthur Rackham. C'est ma prochaine lecture, dès demain, I hope !


Illustration de F.O.C. Darley (1849) pour Le Magasin pittoresque (source Wikipédia)

mardi, décembre 17 2013

Convolvulus redivivus

Après quelques jours d'évanouissement complet, d'abolition littérale d'une année entière de chroniques et d'une centaine d'articles, Convolvulus semble être ce soir revenu à la vie.
Du coup, mon billet abasourdi  intitulé "Catastrophe", et salué par un message compatissant de Nathalie, a disparu. Accident mineur... Merci à Nathalie, et à celles d'entre vous qui m'ont adressé alors un signe. Et que se perpétue, vivace, mon liseron, bien ensommeillé d'ailleurs en ces temps de moindre lecture.

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samedi, novembre 30 2013

William Wyler - Vacances Romaines (1953)

Dans Vacances Romaines, la princesse Ann rêve de "pajamas", avant de revêtir, quelques heures plus tard, ceux de Gregory Peck. Ça m'a beaucoup surprise, j'avais appris "pyjamas"...



Je n'avais pas écrit ici que j'avais regardé Vacances Romaines. Roman Holiday. Deux fois, en anglais. Avec Audrey Hepburn, irrésistible en jeune princesse d'un pays non répertorié, que sa tournée européenne a conduite à Rome - et au-delà de la contrainte supportable : interminables stations debout sur escarpins, interminables saluts et formules de politesse ressassées, interminables bals protocolaires avec fossiles divers, inlassable surveillance de la Comtesse et du Général, sempiternelle chemise de nuit vieillotte et collet monté, verre de lait et cracker du soir...... la voilà enfuie nuitamment, et retrouvée endormie sur un bord de mur le long du forum - temple de Saturne, temple de Vespasien, arc de Septime Sévère - par un Gregory Peck amusé, ému, irrité, perplexe, et charitablement obligé de l'embarquer en taxi jusqu'à son perchoir, via Margutta 51, volées d'escaliers, plantes grimpantes le long des rampes. Bougainvillées ? plumbagos ?

Dans l'appartement, perché sur les toits de Rome, voix pâteuse : "- Is this the elevator ? - It's my room."

Et un peu plus tard : "- This is very unusual. I have never been alone with a man before, even with my dress on. With my dress off, it's most unusual. (Petit rire). I don't seem to mind ! Do you ?"
Plus tard encore, cette merveilleuse réplique de la prétendue Anya, toujours cérémonieuse, à Gregory Peck – Joe Bradley la quittant pour aller boire un café, le temps qu'elle revête les fameux "pajamas", geste altier, pirouette chancelante : "You have my permission to withdraw."
Jupe dansante (c'est une jupe "soleil", je pense, un rond parfait), taille de guêpe, cheveux longs sagement tenus par des barrettes mais bientôt ratiboisés (- All Off ? demande deux fois le sémillant coiffeur que l'on retrouvera sur un bal flottant au bord du Tibre, - All off, répond la princesse déterminée). La sage écharpe nouée autour du cou bientôt remplacée par un un petit foulard de vichy, voici la princesse lancée dans l'exploration de la vraie vie – une vie rêvée -, en compagnie de Bradley, jambes interminables, sourcil gauche en accent circonflexe, et de son copain Irving, armé de son briquet photographique, car le journaliste a fini par comprendre qui était son invitée nocturne et mitonne son scoop. La cavalcade en Vespa, à travers une Rome de cartes postales allègrement filmée, comme passagère puis comme chauffarde radieuse, en est le pont d'orgue.

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mercredi, novembre 20 2013

Magie d'Apollinaire - Signe

Signe

Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
Je regrette chacun des baisers que je donne
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs

Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol

Alcools


mardi, octobre 29 2013

Où il se confirme que je n'ai pas l'étoffe d'une jurée Goncourt...

Plus que quatre titres sur la liste ultime, parmi lesquels, Nue ET Arden... Ma foi, il y a bien eu déjà Houellebecq ou Les Bienveillantes, sans parler du Sermon sur la chute de Rome qui m'est tombé des mains. Il doit y avoir un critère "boursouflure", ou "ennui". Heureusement, restent Karine Thuil, que je n'ai pas lue, mais qui était charmante et très captivante à écouter, et Lemaître, auteur d'un très authentique roman populaire.

Frédéric Verger - Arden

Bon, j'arrête avec la sélection du Goncourt. Je cale après plus de 100 pages d'Arden, de Frédéric Verger, et après avoir grappillé dans les 400 suivantes, sans véritablement tomber sur le « début » de l'action. Arden, la « révélation » de la rentrée littéraire, dont l'auteur était lui aussi présent à la rencontre de Lille. Un type peu disert, peu soucieux de répondre aux rares questions qui lui étaient posées, comme s'il ne s'adressait pas à son public. Que dire de son roman, pour le peu que j'en aie lu, et que j'en lirai, car pourquoi continuer à m'ennuyer ?
Encore un livre très écrit, très imprégné de Proust, et de Nabokov, qu'évoque d'emblée le titre Arden, pour les lecteurs d'Ada ou l'ardeur, avec son domaine d'Ardis, coupé du monde par une forêt aux airs de conte. Une forêt d'Ardennes (l' « Arden » d'As You Like It) mâtinée d'Ardis. Si l'on fait lisière de cette propension récente au pastiche tous azimuts dans une certaine littérature française – il y a ça aussi dans Il Faut beaucoup aimer les hommes de Darrieussecq, dès le titre, et ça continue comme du Duras, phrases et situations, mais j'ai très vite laissé tomber, à quoi bon, parce qu'alors question niaiserie prétentieuse, ce roman-là mérite le pompon ! -, c'est plein de bonnes idées, Arden, de personnages savoureux et excentriques au premier rang desquels « mon oncle », « Alexandre de Rocoule, rêveur, valseur et fornicateur », Irena son épouse fantomatique et neurasthénique, les maîtres du Grand Hôtel d'Arden. Et puis Salomon Lengyel, acolyte d'Alexandre en composition forcenée d'opérettes (52) toujours inachevées faute de pouvoir s'accorder sur une fin satisfaisante, sa fille la brune et fascinante Esther, et la farandole d'employés de l'hôtel aux airs de personnages d'opérette à moins que ce ne soit le contraire. Arden, forêt du territoire de Marsovie emprunté à La Veuve Joyeuse de Franz Lehár, dont les librettistes étaient juifs et qui essaya, en vain, de mettre à leur service sa popularité auprès du régime nazi. C'est à peu près ce qui se passe dans la seconde partie du roman – où commence-t-elle ? dans le bloc compact que constituent les 460 pages qui suivent le prologue « autobiographique » du narrateur, 460 pages sans pauses, sans sections, sans même de blancs typographiques, seulement ponctuées çà et là d'insertions telles que récit romancé traduit du yiddish de l'idylle d'Alexandre et d'Irena, ou arguments de nombre d'opérettes : Loth s'amuse, Harry & Cie, Chevalier Fantôme...
Bref, on l'aura compris, Arden est un roman très érudit, bourré de références et de clins d'œil à tous les étages. Une histoire placée sous le signe de la légèreté comme mode de résistance à la plus lourde des oppressions, et un hymne à un art désormais presque oublié alors qu'il était, dans ma jeunesse, si présent sur France Musique, avec par exemple les Concerts-Promenades d'Adolphe Sibert, et qu'il fut si représentatif d'une certaine gaité française, et peut-être même européenne. Pourquoi alors abandonner la lecture d'un ouvrage si allègre dans son propos, son regard sur le monde, sur l'histoire, les livres, la musique ? Eh bien, parce que c'est trop long. Parce qu'il y a trop d'allusions, trop de clins d'œil, trop d'effets et de virtuosité stylistique, architecturale, narrative. Et que le résultat en est, paradoxalement, pénible. Faute, me semble-t-il d'un éditeur exigeant, qui ait su obtenir de son auteur des coupes, que diable !, pour éviter au festin de se transformer en grande bouffe et au feu d'artifice de tourner à l'incendie. Tel qu'il est offert, infligé plutôt, à ses lecteurs, et c'est dommage, Arden est un pavé compact, une bavarde et interminable fantaisie.

samedi, octobre 26 2013

Boris Razon - Palladium

J'ai rendu tout de suite après lecture Palladium de Boris Razon, extrêmement prisé par les élèves. Les vacances approchant, il fallait que « ça tourne ». Ma lecture date donc déjà d'une bonne quinzaine de jours, et j'ai beaucoup lu depuis. Que l'auteur et mes lecteurs veuillent bien me pardonner mes approximations.

Après lecture, il y a bien des questions que je regrette de ne pas avoir posées à Boris Razon, parce que je n'avais pas lu son roman, ce jeudi-là à Lille, lorsque je l'ai écouté s'entretenir avec les lycéens. Avec Karine Thuil et Thomas Reverdy, et avant la survenue tardive, intempestive et superlativement cavalière de Yann Moix, ils ont beaucoup parlé cuisine littéraire, c'était chaleureux (les trois auteurs s'étaient réciproquement lus) et intéressant. Ainsi Boris Razon a-t-il expliqué qu'il avait, au cours de la longue rédaction de son roman/récit, renoncé à l'usage du présent, pour permettre au lecteur, ce lecteur ami qu'il apostrophe, de rester à distance, pour lui éviter à la fois la posture du voyeur et d'être happé par la terrifiante traversée des apparences qui y est contée. S'y ajoutent le recours, par moments, à l'humour. Et la substitution, dans la version finale du texte, d'un imparfait un peu bancal à un présent trop dévorant. Pourquoi justement cet étrange imparfait ? Parce qu'imparfait? Elle était inconfortable, par instants, à la lecture, cette discordance des temps.... Les phrases sont assez sèches, par sections brèves, le plus souvent entre plus ou moins huit et quatorze syllabes.
Et puis il y a, à la toute fin du texte, la mention de ce roman autrefois entrepris et abandonné, Le Cas Z., qui aurait conté une histoire analogue, bien avant l'accident. Ça m'a terriblement intriguée, et j'ai regretté que des fragments de ce texte n'aient pas contribué, pour rompre l'alternance trop systématique des récits hallucinatoires et des comptes-rendus médicaux, à la construction du roman actuel. Pourquoi aussi, simplement, le choix de ce mot de « Palladium », au sens, comment dire ? de stèle ou de mémorial-témoin de son aventure, à quoi ressemble, d'ailleurs, dans sa sobriété, le livre lui-même, bloc bleu-sombre, illuminé d'irrisations lyriques au centre desquelles nous fixe une prunelle. Pourquoi ce mot de « Palladium » qui s'est comme imposé alors même que Razon, d'origine juive et turque sans s'en être semble-t-il soucié outre mesure, avait imaginé par le passé un « Turquish Palladium », titre de roman dont il ignorait jusqu'au sens ? Comme si, sous ce récit romanesque d'un voyage hallucinatoire vécu comme réel par l'auteur persistait un étrange substrat inconscient et comme prémonitoire. Prescience, ou présence au coeur du corps et de la psyché étroitement liés de l'auteur, d'un mal mis en mots et en corps à la fois ? La question de ce que signifie, entre intime et universel, le mot « roman » se pose ici de façon à la fois troublante et saisissante.

dimanche, octobre 20 2013

Jean-Philippe Toussaint - Nue

Après le pavé Au revoir là-haut, Nue, de Jean-Philippe Toussaint, était un mince ouvrage, lu en l'espace d'une fin de soirée et d'un début de matinée. Ouvrage encensé au Musc et la palme, le même soir où Palladium, de Boris Razon, se faisait tailler en pièces. Quels que soient les défauts de ce dernier roman dont la construction alterne sans doute de façon trop systématique récits hallucinatoires et extraits de comptes-rendus médicaux, son succès, y compris auprès du public des jeunes lecteurs - comme la sincérité du propos - méritent au moins qu'on l'interroge. Il faut dire que c'était encore un soir où officiait Arnaud Viviant, promu semble-t-il au rang de pape par sa récente intronisation de critique officiel de Lui, ressuscité par Beigbeder. Rôle ravissant pour ce caquetant débiteur d'aphorismes, de boutades prétendument spirituelles et d'anathèmes à tout va. Nue était donc un chef d'oeuvre.

Ah. Pour ma part, je n'avais jamais rien lu de Jean-Philippe Toussaint, c'était une découverte.

Marie (Madeleine Marguerite de Montalte), haute-couturière, présente donc à Tokyo sa collection Maquis d'automne, dont le clou est une robe de miel – en fait une onction ruisselante de miel pur appliqué au pinceau sur le corps nu de la mannequin, avec cortège bruissant d'abeilles vivantes – après sa rupture d'avec le narrateur. Lequel, éperdu, s'efforce de ne la lâcher ni, lorsqu'il le peut, des yeux – d'où la scène où il épie, du toit du Contemporary Art Space de Shinagawa, un vernissage mondain – ni de la pensée, pour tenter de saisir l'essence même de son aimée devenue insaisissable. Clé : Marie ("c'est fou ce qu'il y a de Marie en réalité") a une disposition océanique, les italiques sont d'origine. Le narrateur a donc perdu Marie, il va la retrouver, après quelques tribulations.

Il a indéniablement un vocabulaire très riche, J. Ph. T. Et pour une qui vitupère régulièrement la disparition d'une syntaxe complexe, la sienne, proustienne, est un bonheur. Alors ?

Alors, qu'est donc Nue, sinon une historiette sentimentale pour snobs, un curieux cocktail de catalogue-d'art-contemporain-sur-papier-glacé avec la pincée de cruauté requise, de B.D., de saupoudrage cosmopolite de lieux branchés (Hokkaïdo, le Spiral de Tokyo, le Contemporary Art Space de Shinagawa, l'agence Rezo de Shibuya, l'aéroport Galileo Galilei de Pise, la gare de Piombino Maritima... activez vos GPS) et de références picturales pour initiés relatifs (les Nighthawks d'Edward Hopper, Bill Viola, Botticelli, Signorelli, grand spécialiste de la nudité...). Le tout enchâssé dans un univers imprégné de Proust, oisiveté, mondanités, jalousie, phrase...
On peut aussi penser à Bécaud, sans la voix, ni la pêche :

La place Saint Sulpice est vide
Devant moi, elle fume, Marie...

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jeudi, octobre 17 2013

Pierre Lemaître – Au Revoir là-haut

« La guerre se finissait. Ce n'était pas l'heure des bilans, mais l'heure terrible du présent où l'on constate l'étendue des dégâts. À la manière de ces hommes qui étaient restés courbés pendant quatre ans sous la mitraille et qui, au sens propre du terme, ne s'en relèveraient plus et marcheraient leur existence entière avec ce poids invisible sur les épaules, Albert sentait que quelque chose, il en était certain, ne reviendrait jamais : la sérénité. Depuis plusieurs mois, depuis la première blessure dans la Somme, depuis les interminables nuits où, brancardier, il allait, noué par la crainte d'une balle perdue, chercher les blessés sur le champ de bataille et plus encore depuis qu'il était revenu d'entre les morts, il savait qu'une peur indéfinissable, vibrante, palpable, était peu à peu venue l'habiter. À quoi s'ajoutaient les effets dévastateurs de son ensevelissement; quelque chose de lui était encore sous la terre, son corps était remonté à la surface, mais une partie de son cerveau, prisonnière et terrifiée, était demeurée en dessous, emmurée. Cette expérience était marquée dans sa chair, dans ses gestes, dans ses regards. […] Il restait sur le qui-vive, tout était l'objet de sa méfiance. Il le savait, c'était parti pour la vie entière. Il devrait maintenant vivre avec cette inquiétude animale, à la manière d'un homme qui se surprend à être jaloux et qui comprend qu'il devra dorénavant composer avec cette maladie nouvelle. Cette découverte l'attrista énormément. »

« … Albert tomba, presque aussitôt après avoir ouvert le sac en toile d'Édouard, sur un carnet à la couverture rigide fermé par un élastique, qui avait visiblement bourlingué et qui ne comportait que des des dessins au crayon bleu. Albert s'assit là, bêtement, en tailleur, face à l'armoire qui grinçait, immédiatement hypnotisé par ces scènes, certaines rapidement crayonnées, d'autres travaillées, avec des ombres profondes faites de hachures serrées comme une mauvaise pluie; tous ces dessins, une centaine, avaient été réalisées ici, sur le front, dans les tranchées, et montraient toutes sortes de moments quotidiens, des soldats écrivant leur courrier, allumant leur pipe, riant à une blague, prêts pour l'assaut, mangeant, buvant, des choses comme ça. Un trait lancé à la va-vite devenait le profil harassé d'un jeune soldat, trois lignes et c'était un visage exténué, aux yeux hagards, ça vous arrachait le ventre. Presque rien, à la volée, comme en passant, le moindre coup de crayon saisissait l'essentiel, la peur et la misère, l'attente, le découragement, l'épuisement, ce carnet, on aurait dit le manifeste de la fatalité.

En le feuilletant, Albert en eut le cœur serré. Parce que, dans tout cela, jamais un mort. Jamais un blessé. Pas un seul cadavre. Que des vivants. C'était plus terrible encore parce que toutes ces images hurlaient la même chose : ces hommes vont mourir. »

Je suis entrée dans la lecture d'Au Revoir là-haut avec une sorte de gratitude. Ce sentiment de familiarité que l'on éprouve en se glissant dans un vieux jean confortable - et qu'on ne s'y trompe pas, il n'y a dans cette image rien de dépréciatif, et cela ne signifie nullement que le roman de Pierre Lemaître ne soit pas inventif, si la forme en est assez classique. D'un classicisme qui doit beaucoup au XXe siècle d'ailleurs, dès les premiers mots j'ai senti passer le rythme familier des premiers romans d'Aragon, ces phrases où un narrateur « impliqué » mêle sa propre voix adressée aux lecteurs avec celles de ses personnages, dans une langue très élaborée où s'entrelacent argotismes, syntaxe rompue et un style beaucoup plus littéraire, très imagé, à la syntaxe sinueuse et complexe. L'hommage à Aragon est explicite, en fin de roman, dans l'apostille de remerciements devenue désormais presque inévitable.
J'ai eu l'occasion d'en parler avec Pierre Lemaître, ce fameux jour de la rencontre avec les lycéens du Goncourt, jeudi dernier, au cinéma Le Métropole de Lille où j'ai perdu mon appareil photo - et cela me serre le cœur car c'est Pierre qui me l'avait offert. Adoncques, un type charmant, ce Pierre Lemaître, narquois et disert, heureux de rencontrer un écho chez de jeunes lecteurs. Il revendique l'héritage aragonien, dès la genèse de son roman, issu dit-il de la préface d'Aurélien, cette histoire de type qui ne trouve pas sa place dans la société de l'après-guerre, dans la vie même de l'après-guerre. Il a cité aussi, le chapitre consacré à l'attente des soldats démobilisés comme quasi exercice d'admiration adressé aux Voyageurs de l'Impériale, que je n'ai pas lu d'ailleurs, j'y songe.

On a beaucoup entendu Pierre Lemaître sur les ondes, et sans doute l'a-t-on vu aussi à la télé, en cette période de pré-commémoration de la Grande Guerre, aussi ne vais-je pas revenir en détail sur l'intrigue du roman. Ces deux poilus attelés l'un à l'autre par la scène infernale qui a signé leur destin de « hors-la-vie », le 2 novembre 1918, c'est si stupide d'être victime de la toute fin d'une guerre !... il y a Édouard, le fils de famille, le rebelle à tous crins, le dessinateur génial, détruit dans son être le plus intime et le plus manifeste à la fois par l'accès de générosité quasi incontrôlée qui le saisit en ce fameux 2 novembre, et Albert, le trouillard, avec ses accès de fureur et de révolte lucide, et sa fidélité opiniâtre. Tandem boiteux, réuni aussi par la haine de l'affreux lieutenant-futur-capitaine Aulnay-Pradelle à la gueule de séducteur et à l'âme de malfrat. Je l'ai haï dès les premières lignes, et tout le long du roman, avec constance, et bien plus d'énergie que le timide Albert. Un méchant parfait, plus vrai que nature.
Dans cette histoire de l'après-guerre acharnée tout ensemble à oublier et à commémorer, dans ces affaires d'escroqueries qui sont comme du roman au cœur de la vie-même, tous les personnages sont réussis, les femmes aussi, fussent-elles à l'arrière-plan : la sœur d'Édouard, Madeleine, femme libre et déterminée à la lucidité tranquille, comme Pauline la soubrette et encore la petite Louise de douze ans avec son visage pointu, liée par un quasi coup-de-foudre à Édouard. Une question que je n'ai pas pu poser au romancier, parce que je n'avais pas fini le roman lorsque je l'ai rencontré : va-t-on la retrouver, Louise, dont il est dit dans l'épilogue qu'elle « n'eut pas un destin très remarquable, du moins jusqu'à ce qu'on la retrouve au début des années 40 » ? ce serait bien, c'est un beau personnage. Et puis il y a encore ce personnage tard venu de Merlin le puant, le gris, le banni, l'obstiné. Le minable grandi par son inexpugnable intégrité. Manifestement très cher à son auteur, hommage au Cripure de Louis Guilloux, dit-il, (encore un roman que je n'ai pas lu et je me le reproche), et c'est sur lui, bêchant les plates-bandes d'un cimetière militaire que se clôt ce roman, vie et mort, honneur et dérision entremêlés.

dimanche, octobre 13 2013

Chantal Thomas - L'Échange des Princesses

Il y a eu aussi des lectures, Goncourt des Lycéens oblige, même si je n'en suis pas partie prenante - plutôt spectatrice, ou compagne. Il est si plaisant de voir les élèves dévorer quelques pavés, se les échanger, et en débattre avec âpreté, ou s'interroger, perplexes. J'ai donc, après La Claire Fontaine, lu successivement Le Quatrième mur de Sorj Chalandon, L'Échange des Princesses de Chantal Thomas, et Au Revoir là-haut de Pierre Lemaître.

Et puis il y a eu, jeudi, la rencontre organisée dans le cadre du prix par la FNAC et l'association rennaise Bruit de Lire, à Lille, avec neuf ! des auteurs. Deux plateaux, successivement des auteurs liés par un rapport à la grande Histoire (Sorj Chalandon, Pierre Lemaître, Laurent Seksik pour Le cas Eduard Einstein, Frédéric Verger pour Arden, et Jean-Daniel Baltassat pour Le Divan de Staline), puis quatre liés plutôt par un rapport au monde contemporain et/ou à l'intime : Yann Moix pour Naissance, Boris Razon pour Palladium, Thomas B. Reverdy pour Les Evaporés et enfin Karine Tuil pour L’invention de nos vies. Neuf auteurs et quelque 130 jeunes gens entre 14 et 18 ans, venus du nord, de l'est de la France, et pour la première fois, de Bruxelles. Nous y avons passé toute l'après-midi. C'était très excitant, passionnant, passionné, les auteurs y ont parlé tout aussi bien de l'alchimie qui en eux les conduisait à l'écriture, que de pure cuisine romanesque, temps du récit ou apostrophes au lecteur, ou désir vampirique de s'emparer des histoires des autres, et de quelle légitimité peut-on se prévaloir ?

Mais baste, ne mettons pas la charrue avant les bœufs – il faudrait bien qu'un jour un linguiste inspiré invente une autre métaphore que celle-ci, si décalée de toute réalité non seulement contemporaine, mais même simplement agricole... et parlons d'abord de mes lectures.

Chantal Thomas, donc. J'avais très envie de lire ce … roman, ayant autrefois écouté avec plaisir au moins une dramatique radio de l'autrice sur Marie-Antoinette (j'adore les dramatiques radio, ou plutôt j'adorais, car elle se sont singulièrement affadies, en particulier techniquement, et sur le plan de la complexité des voix, on abuse aujourd'hui des voix off de narrateurs au détriment de la construction sonore, sans parler du travail purement vocal, que de voix blanches ou inexpressives, ou appliquées, ou grandiloquentes, toujours mal timbrées... ). Adoncques, le livre étant facilement disponible sur la table Goncourt de la bibliothèque du lycée, je l'ai emprunté.
C'est très curieux. Je l'ai lu avec plaisir et curiosité, tant j'ignorais tout de cet épisode de l'histoire de France, cette affaire de mariage combiné entre Anna Maria Victoria*, petite infante d'Espagne âgée de trois ans ! avec Louis XV qui en avait 11, et de son frère l'infant Luis, prince des Asturies et héritier du trône de Philippe V, 14 ans, avec Louise Élisabeth de Montpensier, 12 ans, fille du régent Philippe d'Orléans soi-même.

J'ai donc lu L'Échange des Princesses avec plaisir et curiosité, et une prédilection déclarée pour la minuscule infante espagnole, enfant « précoce » comme on dirait aujourd'hui, à la vivacité inquiète, toujours en éveil pour essayer de comprendre, d'exprimer, de saisir la complexité dangereuse du monde qui l'entourait, et de la réduire par de doctes et sagaces paroles et par la séduction.

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samedi, octobre 12 2013

The Suit - Can Themba, Peter Brook

Pas un billet depuis plus de dix jours, et pourtant, ils ont été riches, en lectures, en rencontres. Mais le flot de la vie...

Il y a eu, au théâtre, The Suit, Le Costume, de Can Themba, mis en scène par Peter Brook, Marie-Hélène Estienne et le musicien Franck Krawczyk, en anglais surtitré - je m'étais greffée à une sortie organisée pour les élèves par les profs d'anglais. Trois comédiens, noirs, trois musiciens, blancs. C'est une brève et cruelle histoire, adaptée d'une nouvelle, et la narration est encore très présente dans le texte tel qu'il a été adapté pour la scène.

Sophiatown, Afrique du Sud, années 50. Philémon, qui est très amoureux de sa belle épouse Mathilda, la laisse chaque matin encore tout ensommeillée pour partir au travail, jusqu'à ce qu'il apprenne, par son copain et narrateur, qu'elle reçoit en son absence la visite d'un autre homme. Il arrive pour trouver le costume abandonné par l'amant fugitif. Et c'est ce costume, que pour la punir il impose comme un hôte réel à sa femme, qui donne son titre à cette histoire. Sur une vaste scène ponctuée de chaises de bois vivement coloré - bleu lavande, vert anis, orangé - et de portants qui, comme dans des jeux d'enfants, figurent à l'occasion un autobus ou une porte, ou soutenant une draperie orangée, délimitent la chambre ou l'appartement du couple, entrent et sortent le narrateur, le mari, l'amant, les copines de club de l'épouse (les musiciens coiffés d'un galurin, trois spectateurs piochés dans la salle et ramenés sur le plateau, et les personnages se multiplient sur la scène). Mathilda, une merveilleuse jeune femme aux cheveux ras, au visage éblouissant d'expressivité, pleine d'une grâce infinie – la valse avec la veste de costume qu'elle a enfilée d'un bras est un moment troublant d'illusion théâtrale et amoureuse – ponctue son douloureux itinéraire de pauses, chantées d'une voix nette et fragile à la fois, trêves envoûtantes dans l'inexorable marche de ce qui est devenu son destin, le destin de leur couple. Les musiciens, piano, guitare, trompette, ne quittent pas la scène. La pièce s'ouvre et se clôt sur la Sérénade de Schubert (« Leise flehen/ meine Lieder », pourquoi cette musique est-elle si déchirante ?), on saisit au passage Jeux interdits, tels standards de jazz dont je ne saurais pas donner les titres, et surtout les Strange Fruit de Billie Holiday, chantés avec un filet de voix. On voit Mathilda doucement éclore par le chant, dans sa robe corolle orangée, avant la chute, sobre et brutale. C'est un très beau spectacle, entre rire et larmes, sans pathos, chorégraphié dans ses moindres gestes, éblouissant de maîtrise partagée.

Quelques très belles photos ici.

dimanche, septembre 29 2013

Spleen et rêveries sentimentales

C’était aujourd’hui Jean-Bernard Pouy, un de mes Papous* préférés, qui proposait à ses camarades le texte du « Diagnostic littéraire à l’aveugle », un jeu de dégustation littéraire absolument redoutable. Un joueur propose un texte d’une quinzaine de lignes, et les autres émettent toutes sortes d’hypothèses pour en deviner l’origine : texte en français ou traduit, si l’auteur est un homme ou une femme, à quel genre il appartient, et enfin de quelle époque et de qui il pourrait bien être. La première fois où je l’ai écouté, j’ai attribué à Agatha Christie (et certains des joueurs l’ont fait aussi) un texte qui était en fait de Marguerite Yourcenar. Ça rend modeste… 

Aussi ai-je été toute fière de reconnaître que la balade sur les bords de Marne évoquée aujourd’hui devait être de Diderot, à cause d’un « mélancolique Ecossais », en qui je pensais bien identifier le père Hoop, occasion pour Diderot de définir, dans l’une de ses délicieuses lettres à son amie Sophie Volland, « ce que c’est que le spleen ».

En voici le début. Diderot est chez le Baron d’Holbach, dans sa propriété du Grandval.

« Au Grandval, le 31 octobre 1760.

Vous ne savez pas ce que c’est que le spleen, ou les vapeurs anglaises ; je ne le savais pas non plus. Je le demandai à notre Écossais dans notre dernière promenade, et voici ce qu’il me répondit :

“ Je sens depuis vingt ans un malaise général, plus ou moins fâcheux ; je n’ai jamais la tête libre. Elle est quelquefois si lourde que c’est comme un poids qui vous tire en devant, et qui vous entraînerait d’une fenêtre dans la rue, ou au fond d’une rivière, si on était sur le bord. J’ai des idées noires, de la tristesse et de l’ennui ; je me trouve mal partout, je ne veux rien, je ne saurais vouloir, je cherche à m’amuser et à m’occuper, inutilement ; la gaieté des autres m’afflige, je souffre à les entendre rire ou parler. Connaissez-vous cette espèce de stupidité ou de mauvaise humeur qu’on éprouve en se réveillant après avoir trop dormi ? Voilà mon état ordinaire, la vie m’est en dégoût ; les moindres variations dans l’atmosphère me sont comme des secousses violentes ; je ne saurais rester en place, il faut que j’aille sans savoir où. C’est comme cela que j’ai fait le tour du monde. Je dors mal, je manque d’appétit, je ne saurais digérer, je ne suis bien que dans un coche. Je suis tout au rebours des autres : je me déplais à ce qu’ils aiment, j’aime ce qui leur déplaît ; il y a des jours où je hais la lumière, d’autres fois elle me rassure, et si j’entrais subitement dans les ténèbres, je croirais tomber dans un gouffre. Mes nuits sont agitées de mille rêves bizarres : imaginez que l’avant-dernière je me croyais marié à Mme R..... Je n’ai jamais connu un pareil désespoir. Je suis vieux, caduc, impotent ; quel démon m’a poussé à cela ? Que ferai-je de cette jeune femme-là ? Que fera-t-elle de moi ? Voilà ce que je me disais. Mais, ajoutait-il, la sensation la plus importune, c’est de connaître sa stupidité, de savoir qu’on n’est pas né stupide, de vouloir jouir de sa tête, s’appliquer, s’amuser, se prêter à la conversation, s’agiter, et de succomber à la fin sous l’effort. Alors il est impossible de vous peindre la douleur d’âme qu’on ressent à se voir condamner sans ressource à être ce qu’on n’est pas. Monsieur, ajoutait-il encore avec une exclamation qui me déchirait l’âme, j’ai été gai, je volais comme vous sur la terre, je jouissais d’un beau jour, d’une belle femme, d’un bon livre, d’une belle promenade, d’une conversation douce, du spectacle de la nature, de l’entretien des hommes sages, de la comédie des fous : je me souviens encore de ce bonheur ; je sens qu’il faut y renoncer.”

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samedi, septembre 28 2013

David Bosc - La Claire Fontaine

« Sous le soleil levé, tandis que les créatures molles, les grenouilles, les escargots, les larves, avaient regagné l’eau ou l’ombre, et que les insectes secs montaient dans la chaleur à tous les promontoires – longues herbes, branches molles, herbes du chemin -, Marcel Ordinaire s’était défait de son foulard et de l’état d’alerte, raide, qu’il observait depuis son réveil. La marche tranquille avait eu raison de son plaisir à se croire le complice d’une évasion : Courbet trottait, respirait chichement, parlait peu. De loin en loin, il s’arrêtait, son bâton de houx droit comme un enfant. Ordinaire le voyait incliner la tête et, du tuyau de sa pipe, tracer dans l’air les limites d’un cadre. Du ciel, des roches, de l’eau, des arbres : les jetons du grand jeu.

Passé les champs de Montgesoye, qui font plus de mille mètres à la merci du ciel et de l’eau, la route et la rivière se rabibochent : des platanes les chevillent l’une à l’autre jusqu’à l’entrée de Vuillafans. Ces platanes, pour qui vient d’un pays d’eau rare, font d’abord l’impression d’être malades – leurs branches ont des hésitations de chêne, des fléchissements de saule pleureur – mais c’est ainsi qu’ils prospèrent, à l’humide, avec des plis, d’inutiles remous. On vit âsser un tombereau de pierres que tirait un cheval aux yeux bandés ; sur son banc, le carrier se balançait d’avant en arrière. On ne salua pas.

Dans les gorges de Nouailles, entre Lods et Mouthier-Hautepierre, Courbet jeta son sac et se déshabilla. D’un geste lent, genoux fléchis, tête baissée, les deux mains se saisissant du col par-dessus les épaules, il ôta sa chemise. Un pied déchaussa l’autre. Déboutonnés, les pantalons s’effondrèrent comme un paquet de tripes. Il avança tout nu – ayant cette nudité moindre, atténuée, des gens gros – et se jeta dans une sente mêlée de cailloux, avec des enjambements de ronces, des racines déterrées, la dévala comme s’il avait encore, aux pieds, ses galoches. Ordinaire tout habillé le suivit sans réfléchir, tomba, jura, se fit mordre les mains par l’ortie aux dents fines. (…) Courbet sauta dans l’eau à la façon d’un cheval, le nez en l’air et la poitrine en avant. L’orage de la veille avait grossi la rivière, qu’un encaissement de roches faisait tonique en toute saison.

L’exultation du corps, passé le premier froid, et un bonheur silencieux dont on serait la coupe, ce bonheur qui fait pousser un cri un peu américain, jeune et viril, pour jouir encore mieux du silence, passé l’écho, et sourire à hauteur de libellule. Là-haut sur la falaise de l’autre rive, il y a des branches comme des bras qui font signe. »

Il y a  toute La Claire Fontaine, dans ce passage des tout débuts du « roman » de David Bosc, édité chez Verdier, qui appartient à la première sélection du Goncourt. Le personnage principal, le Courbet des années suisses, son goût pour la marche et pour le bain, son élan vital inépuisable toujours prêt à se convertir en peinture, ses compagnons de chevalet, ici Marcel Ordinaire - pour un peintre réaliste, ça ne s’invente pas -, et la belle langue imagée, riche, charnue, de David Bosc. Pour laquelle on éprouve, en ces temps de vaches maigres syntaxiques et lexicales, un sentiment de gratitude. Langue pleine et savoureuse, mais parfois très allusive, tellement qu’il convient de connaître et Courbet et son œuvre, parfois, souvent, pour y faire son chemin. A quoi je pensais en lisant, car chez nous des élèves doivent, pour cause de Goncourt des lycéens, lire les quatorze romans de la sélection (5003 pages, je crois, d’après leurs calculs, dont les mille et plus de la logorrhée haineuse de Yann Moix), et je me demandais au fil de la lecture ce qu’ils pouvaient saisir de cette histoire, sans les clés. La Claire Fontaine est plus une divagation poétique à travers la géographie dernière du peintre, son œuvre ultime, et son for intérieur, qu’un « roman », car il y manque, selon moi, un simple ressort narratif qui puisse lui donner ce même élan qui poussait Courbet à la marche, au bain, au vin, aux femmes… J’aurais pu y trouver à citer un passage analogue à tout moment de ses quelque cent pages, sans qu’en somme, il se soit guère passé autre chose que telle rencontre, tel déménagement, et le délabrement du corps et de l’art. Il n’empêche, si ce n’est pas un livre pour le lecteur trop ingénu, trop neuf, ou trop avide d’aventures, c’est, entre Vallès et Giono, un bel hommage au peintre, à son art, à sa puissante, joyeuse et bonhomme liberté. Une célébration de la vie, de l’art, de l’homme au cœur du monde.

On peut écouter David Bosc ici.

Lire extraits et notes critiques ici, sur le site des éditions Verdier, me signale mon amie Zaza.

Et trouver sur la période et les lieux évoqués par le roman des infos ici.

dimanche, septembre 22 2013

Donne à mes mots une grâce éternelle...

Le début de la traduction de José Kany-Turpin était reproduit en pages 220-21 de Quattrocento, et j’ai la page suivante…

Voici donc la traduction intégrale de l’incipit du De Rerum, où Vénus est comme la muse de cette épopée de la Nature et du savoir, la figure de tout érotisme, qu’elle perpétue l’espèce ou anime la création.

Mère des Enéades, volupté des hommes et des dieux,
Alme
Vénus qui sous les étoiles glissantes
Peuples la mer aux mille nefs, les terres fertiles,
Toi par qui toute espèce vivante est conçue
Puis s’éveille, jaillie de l’ombre, au clair soleil,
Tu parais, Déesse, et les vents, les nuages te fuient,
Pour toi la terre ingénieuse parsème le chemin
De fleurs suaves, pour toi l’océan rit en ses flots
Et le ciel pacifié brille d’un fluide éclat.
Car sitôt dévoilé le visage printanier du jour,
Dès que reprend vigueur le fécondant Zéphyr,
Dans les airs les oiseaux te signifient, Déesse,
Et ton avènement, frappés au cœur par ta puissance ;
Les fauves, les troupeaux bondissent dans l’herbe épaisse,
Fendent les courants rapides, tant, captif de ta grâce,
Chacun brûle de te suivre où tu le mènes sans trêve.
Par les mers, les montagnes, les fleuves impétueux,
Les demeures feuillues des oiseaux, les plaines reverdies,
Plantant le tendre amour au cœur de tous les êtres,
Tu transmets le désir de propager l’espèce.
Et puisque tu es seule à régir la nature,
Puisque rien ne s’élève aux rives divines du jour,
Rien d’heureux ni d’aimable ne s’accomplit sans toi,
C’est avec toi, Vénus, que je souhaite m’allier
Pour écrire ce poème sur la nature des choses
Dédié à Memmius, notre ami, que toujours, ô divine,
Tu voulus en toutes choses parer de l’excellence.
Aussi, donne à mes mots une grâce éternelle.

Ainsi fut fait.

Quattrocento / The Swerve - Stephen Greenblatt

Arriver, vers cinq heures du matin, à la deux-cent-quatre-vingtième et dernière page d’un ouvrage d’histoire littéraire, en se disant : ‘Oh non ! pas déjà !...’  Il y a beau avoir ensuite une quarantaine de pages de notes (et d’ailleurs, il aurait fallu séparer me semble-t-il les strictes – et abondantes -  références bibliographiques, à garder en fin d’ouvrage, avec les notes explicatives ou les traductions de passages en langues étrangères, qui eussent été plus pratiques en bas de page), j’en ai éprouvé une intense frustration. De quoi s’agit-il ? de Quattrocento, de Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à Harvard (et spécialiste de Shakespeare), ou le double roman d’un « chasseur de livres » et d’un des plus précieux manuscrits par lui découverts, celui du De Rerum Natura, De la Nature, de Lucrèce. J’avais appris l’existence de cet ouvrage en musardant sur le site A Sauts et à gambades de Dominique. Il était à la bibliothèque, mais emprunté, et j’ai dû l’attendre TOUTES  les vacances et même après. « Et le désir s’accroît… ».  Emprunté samedi, fini dans la  nuit de jeudi. 

C’est chez Flammarion. La couverture, franchement racoleuse, évoque en noir, rouge et or une variété de Da Vinci Code, un livre ouvert manifestement imprimé (l’ouvrage raconte les aventures d’un manuscrit) qui n’a sans doute rien à voir avec quelque édition de Lucrèce que ce soit, mais on peut faire confiance à Flammarion pour les couvertures moches - et la version française de Lucrèce donnée en référence pour la traduction, l’excellente édition établie en 1993 par José Kany-Turpin et publiée en poche bilingue chez GF en 97 offre pour couverture un modèle inégalé de hideur, que je vais bien finir un jour par couvrir, pour ne plus sursauter à chaque nouvelle consultation… mais baste, trêve de très lucrétiens écarts (le titre anglais de l’ouvrage de Greenblatt est « The Swerve », « l’écart », en référence au « clinamen » de Lucrèce, cette déviation des atomes crochus fondatrice de toute matière vivante), et revenons à notre ouvrage.

C’est un passionnant livre de vulgarisation, qui fait revivre pour le lecteur la période chez nous bien ignorée de l’humanisme des Tre- et surtout Quattrocento. Il prend pour héros Poggio Bracciolini, dit Le Pogge, secrétaire entre 1404 et 1450 de quelque cinq ou six papes, latiniste et calligraphe émérite, et grand chasseur de manuscrits anciens devant l’éternel. On lui devrait l’exhumation et la résurrection par copies manuscrites, de nombre d’ouvrages perdus de Silius Italicus, Ammien Marcellin, Cicéron … et, un jour, de ce Lucrèce retrouvé, lequel, selon Greenblatt, serait à l’origine de la pensée moderne, athée. Il y a si longtemps que cette idée m’intéresse, que le passage de la pensée épicurienne telle que la restitue Lucrèce dans son somptueux poème, au libertinage source de toute émancipation intellectuelle et de tant d’inventivité formelle aux XVIIe et surtout XVIIIe siècles, fait le fond de certains de mes cours, que je ne pouvais qu’offrir un public captif et captivé.

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samedi, septembre 21 2013

More Lubitsch

Depuis j’ai vu deux autres Lubitsch : Le Ciel peut attendre (1943), avec Don Ameche et Gene Tierney, et One Hour with you, avec Jeanette MacDonald et Maurice Chevalier, film réalisé en collaboration avec Cukor, qui se serait très mal entendu avec l’acteur français (1932). Le second, c’est-à-dire le premier dans le temps, en noir et blanc, est, sinon une comédie musicale, du moins une comédie avec pauses chantées.

Eh bien, ce sont des films très enlevés, réalisés au petit poil, mais les personnages masculins sont si falots, si veules, malgré leur passion, dans un cas des femmes, dans le second de sa femme, et les femmes si dépendantes (quoique Gene Tierney, malgré des robes atrocement monochromes et surchargées de dentelles et autres froufrous, et une coiffure ahurissante, soit particulièrement chic à tous les sens du terme) que je n’ai pas adopté l’histoire, comme j’avais pu le faire pour Sérénade à trois. Il y a dans ces films du rythme, de l’esprit, une science vaudevillesque, mais elle se borne à répéter une sorte d’immoralité sociale figée depuis le XIXe, réduisant à une mécanique somme toute désuète et peu engageante les histoires de trios qu’elle met en scène.

Une raison majeure sans doute à cette différence de ton, et de philosophie : les scénarios des deux films que je viens d’évoquer sont de Samson Raphaelson – un scénariste d’une longévité extrême, mort à 99 ans ! - alors que celui de Sérénade à trois est de Coward, habité, semble-t-il, par un mordant bien plus acerbe que son collègue new-yorkais. Il n’empêche, ce Raphaelson devait être un type cultivé et amateur de littérature française. L’épouse d’André Bertier-Maurice Chevalier se nomme Colette, et sa garce de « very best friend » Mitzi. Cela évoque furieusement le personnage scandaleux de Colette et sa longue liaison avec la baronne Mathilde de Morny, dite Missy. Il y a aussi une scène presque inutile et très amusante où le « meilleur ami » d’André, Adolphe, amoureux de Colette, s’aperçoit que le bal auquel il est invité N’EST PAS un bal masqué et qu’il doit donc se dépouiller de sa tenue de Roméo. Interpellé avec hargne à ce sujet, le maître d’hôtel auteur du canular s’incline suavement en disant « Le collant va si bien à Monsieur ». Il s’appelle… Marcel.^^

Voilà. J’ai raté me dit-on un Billy Wilder merveilleux de légèreté, passé dimanche sur Arte, Ariane (Love in the afternoon, 1957), avec Gary Cooper, Audrey Hepburn et Maurice Chevalier, excusez du peu ! Wilder est un digne héritier de la « Lubitsch touch ». Je vais me mettre en quête, et vive la comédie !.

 

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