Poétique des injures :

« C’était un temps où la langue créole avait de la ressource dans l’affaire d’injurier. Elle nous fascinait, comme tous les enfants du pays, par son aptitude à contester, (en deux ou trois mots, une onomatopée, un bruit de succion, douze rafales sur la manman et les organes génitaux) l’ordre français régnant dans la parole. Elle s’était comme racornie autour de l’indicible, là où les convenances du parler perdaient pied dans la mangrove du sentiment. Avec elle, on existait rageusement, agressivement, de manière iconoclaste et détournée. Il y avait un marronnage dans la langue. Les enfants en possédaient une intuition jouissive et l’arpentaient en secret, posant leur être en face des grandes personnes, dans la particulière matrice de cette langue étouffée. C’est pourquoi malgré (et surtout grâce à) cette situation de dominée, la langue créole est bel et bien un espace pour les frustrations enfantines et possède un impact souverain de structuration psychique inaccessibles aux élévations établies de la langue française. »

Et enfin, l’enfance….

« On ne quitte pas l’enfance, on la serre au fond de soi. On ne s’en détache pas, on la refoule. Ce n’est pas un processus d’amélioration qui achemine vers l’adulte, mais la lente sédimentation d’une croûte autour d’un état sensible qui posera toujours le principe de ce que l’on est. On ne quitte pas l’enfance, on se met à croire à la réalité, ce qu’on dit être le réel. La réalité est ferme, stable, tracée bien souvent à l’équerre – et confortable. Le réel (que l’enfance perçoit en ample proximité) est une déflagration complexe, inconfortable, de possibles et d’impossibles. Grandir, c’est ne plus avoir la force d’en assumer la perception. Ou alors, c’est dresser entre cette perception et soi le bouclier d’une enveloppe mentale. Le poète – c’est pourquoi – ne grandit jamais, ou si peu. »