Romantisme 3

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Romantisme (Balzac) : Littérature et Musique...

Votre lecture d’œuvres « romantiques » (Balzac, Hugo, Lamartine, Nerval, Musset, Baudelaire…) vous a permis de vous familiariser avec les grandes caractéristiques du romantisme. En voici quelques-unes :

- le goût de l’infini (et du néant),

- la religion de l’absolu et le sacre du sujet (pour reprendre deux formules d’Alain Vaillant),

- le pouvoir de l’imagination (et du rêve),

- l’exaltation des peuples,

- l’intérêt porté à la nature (et en particulier aux paysages) inséparable d’une méditation sur Dieu ou l’invisible (mystérieux, à la fois immanent et transcendant),

- une certaine manière de rire (qui s’accompagne d’une forme d’ironie)

- d’une façon générale, un désir de synthèse voire de fusion entre le matériel et le spirituel, entre le corps et l’esprit (la passion, notamment amoureuse, est un des modes de cette union)

- le salut par l’art…

Je vous propose d’aborder les principaux registres des œuvres lues en vous fondant sur votre expérience concrète de lecteur, et non en réfléchissant à des critères spécifiques, que vous connaissez sans doute déjà –on les étudie au lycée – et que nous approfondirons théoriquement plus tard.

L’exercice que je vous propose consiste à rechercher quelle musique pourrait correspondre à tel registre dans telle œuvre, romantique en l’occurrence. Par exemple, quel morceau de musique associeriez-vous à tel passage « lyrique » du Lys dans la vallée ? Je voudrais préciser qu’il s’agit ici de se fonder sur une intuition, une émotion en premier lieu, plutôt que sur une réflexion, que nous ferons intervenir ultérieurement, rassurez-vous. C’est pourquoi il me paraît important d’infléchir l’approche des registres du côté de ce que la phénoménologie appelle les « tonalités affectives ». Celles-ci expriment les sentiments ou intuitions ou impressions que le monde ou une œuvre peuvent inspirer aux sujets que nous sommes. Ces perceptions « affectives » (la critique américaine emploie le terme mood et les Allemands parlent de Stimmung) relèvent du sentir et non du connaître, et c’est par là que l’expérience musicale peut rejoindre l’expérience littéraire (1) . Quel est l’objectif de cette entreprise ? Il s’agit de redonner du prix à l’émotion et à l’affectivité qui sont aussi au fondement de l’expérience littéraire, dont la lecture est le moment essentiel… Il n’est pourtant pas question de laisser entendre que ce moment, important, où intuition et affectivité tiennent leur place, doit prendre le pas sur la réflexion. Comme l’écrit Thomas Pavel, professeur au Collège de France en 2005-2006, dans sa leçon inaugurale :

« L’intelligence du cœur n’exclut pas celle de l’intellect, elle la convoque. Une bonne liste de vices et de vertus m’aide à mieux exprimer mon appréciation d’une personne proche. Une bonne connaissance de l’arrière-plan philosophique et religieux de l’époque de Racine m’aide à mieux formuler le contraste entre la captivité du tyran et la liberté de sa proie (2) , contraste que le cœur reconnaît et apprécie bien avant de pouvoir en exprimer toutes les articulations. La vérité dans de pareils cas n’est pas l’adéquation de la chose et de l’intellect. Elle est l’adéquation du cœur et de l’intellect.» (3)

Nous nous en tiendrons, pour les « tonalités affectives », aux qualités génériques que vous avez appris à reconnaître sous le nom de « registres » (nous reviendrons en classe sur les différences que la terminologie officielle indique entre « tonalité » et « registre »), et dont les dénominations sont déjà bien élaborées par le savoir : lyrique / élégiaque, épique, pathétique, tragique, et je m’arrête là pour les besoins de l’exercice (nous verrons ce que nous pourrons faire de poétique et de dramatique…). Le propre de ces catégories est d’excéder la désignation de traits génériques d’une œuvre, puisque leur reconnaissance et la disposition affective dans laquelle elles nous mettent se retrouvent dans des œuvres de nature différente : le tragique ne se manifeste pas que dans la tragédie (mais aussi dans le roman) tout comme le lyrique n’est pas seulement le propre de la poésie (mais aussi du théâtre). Si nous les percevons immédiatement par intuition lorsque nous lisons (mais la vue d’un tableau et l’audition d’une musique nous placent dans la même situation), c’est qu’elles ont en nous des «résonances affectives » : nous sentons, avant de savoir et de pouvoir expliquer quoi que ce soit (ce qui ne délégitime pas pour autant le désir de savoir et de comprendre, bien entendu !).

Vous chercherez donc un ou plusieurs morceaux de musique qui s’appliquent aux registres mentionnés plus haut, tels que vous les avez perçus dans tel passage du Lys dans la vallée, ce qui suppose évidemment que vous repériez au préalable les passages en question. Vous pouvez commencer par rechercher une musique qui « illustrerait » (mot incomplet) bien le roman dans sa totalité, puis continuer la recherche avec des extraits précis.

Une précision : si Sofia Coppola a utilisé, avec plus ou moins de bonheur selon les critiques, de la musique « rock » pour son film Marie-Antoinette, je doute que pour Balzac la tentative soit gratifiante… Je vous demanderai donc d’aller chercher votre provende dans ce que l’on appelle à tort la « musique classique », en ne vous imposant pas de limites chronologiques ni génériques (mais il faudra faire preuve de sagacité).

Nous réserverons une séance à cet exercice, qui nous permettra sans nul doute d’entrer d’une manière différente mais enrichissante dans l’œuvre de Balzac.

(1) Outre l’ouvrage fondamental d’Emil Staiger, Les Concepts fondamentaux de la poétique, éd. Lebeer-Hossmann, 1990, où sont étudiées ces « tonalités affectives », je renvoie les plus curieux aux livres magistraux de Dominique Combe, La Pensée et le Style, éd. Universitaires, 1991 et Michel Collot, La Matière –Emotion, éd. Les Presses Universitaires de France, 1997. Mais les Hypokhâgneux liront avec profit l’excellente synthèse rédigée par Dominique Combe sur ces points dans cet ouvrage, destiné aux étudiants : Les Genres littéraires, éditions Hachette/Supérieur, coll. « Contours littéraires », 1992.

(2) Thomas Pavel conclut ici un raisonnement prenant appui sur l’œuvre de Racine, Britannicus, qui lui sert d’exemple tout au long de sa leçon.

(3) Thomas Pavel, Comment écouter la littérature ?, éd. Collège de France / Fayard, 2006, pp. 38-39.

La suite, en cours...